CHAPITRE CINQ

 

Les chats savaient qu’il allait se passer quelque chose. Quand Qwilleran revint à Medford Manor, tous deux étaient assis, l’un près de l’autre, l’air inquiets.

— Eh bien, mes enfants, nous allons changer de crémerie, annonça-t-il.

Du haut de l’armoire, il sortit la boîte en carton, avec des trous d’aération sur le côté, que Koko connaissait bien, pour l’avoir déjà utilisée deux fois. Il sauta, d’ailleurs, aussitôt dedans sans se faire prier, mais Yom-Yom refusa d’approcher.

— Viens, ma jolie.

Transformée en morceau de plomb, elle s’aplatit sur le tapis, solidement ancrée par vingt petits crochets efficaces. Elle ne consentit à relâcher ses griffes qu’en voyant apparaître une boîte de conserve portant une étiquette bleue. Avec un miaulement gourmand, elle grimpa sur la commode.

— C’est un coup en traître, mais tu m’y as contraint. Nous ouvrirons le poulet une fois arrivés à Came-Village.

Lorsqu’il débarqua chez Mrs. Cobb, avec ses deux valises, ses quatre caisses de livres et sa boîte à chats, Qwilleran reconnut à peine l’appartement. Le fauteuil de dentiste et l’orgue de salon avaient disparu. Le poêle ventru, acheté à la vente, trônait dans un angle. Deux lampes avaient été ajoutées, l’une au chevet du lit, l’autre sur le bureau. La vieille femme rébarbative ornait toujours le dessus de la cheminée, mais un bureau ministre à rideau mobile, un grand bahut ouvert pour les livres et un fauteuil Morris démodé, à dossier inclinable, avec des coussins en cuir noir et souple, changeaient l’aspect de la pièce.

Dès qu’il eut ouvert la boîte en carton, Yom-Yom sauta dehors et entama une course folle dans toutes les directions, pour finalement atterrir sur le haut du bahut. Koko émergea avec lenteur et circonspection. Il se mit à explorer l’appartement systématiquement et en détail, jetant un regard approbatif sur le velours rouge des deux chaises dorées, contournant trois fois le poêle, sans en découvrir l’utilité, montant sur la cheminée pour flairer le portrait primitif. L’ayant bien senti dans tous les sens, il se dressa et fit ses griffes sur un coin de la toile. Le tableau remua et glissa de travers. Satisfait, Koko adopta une pose avantageuse entre les deux chandeliers.

— Oh ! Qu’il est beau ! s’exclama Mrs. Cobb qui entrait avec une pile de serviettes de toilette. C’est Koko, n’est-ce pas ? Bonjour, Koko. Comment trouves-tu la maison, Koko ?

Elle s’approcha de lui, en agitant un doigt sous son nez et en parlant d’une voix de fausset, comme le font beaucoup de personnes en s’adressant aux animaux, ce qui déplaisait toujours à Koko. Il recula en la toisant avec méfiance.

— Vos chats vont se plaire ici, affirma-t-elle, en redressant le tableau. Ils pourront surveiller les pigeons de la cour.

Elle se dirigea vers la salle de bains pour y porter les serviettes et, dès qu’elle eut le dos tourné, Koko en profita pour faire ses griffes dans un coin du cadre, lui donnant une inclinaison à quarante-cinq degrés.

— Je vois que vous avez procédé à des changements, Mrs. Cobb, remarqua le journaliste.

— Juste après votre départ, un client est venu acheter le fauteuil de dentiste. J’espère qu’il ne vous manquera pas. J’ai mis le poêle pour garnir ce coin. À propos, que faites-vous pour votre linge ? Je peux m’en charger, si vous le désirez.

— Je ne voudrais pas vous donner de mal, chère madame.

— Pas du tout et, je vous en prie, appelez-moi Iris, dit-elle, en redressant l’embrasse des rideaux de velours vieil or. Voici ce que j’ai tiré d’un rideau de scène que C. C. a récupéré dans un théâtre en démolition, expliqua-t-elle.

— Est-ce vous qui avez décoré ce mur, derrière le lit ?

Le panneau était entièrement tapissé avec des pages jaunies de vieux livres.

— Non. C’est une idée d’Andy. Il était grand amateur de livres. Venez donc bavarder avec moi, dès que vous serez installé. Je vais faire du repassage. C. C. est parti expertiser une salle à manger.

Qwilleran rangea ses affaires, mit ses livres dans le bahut, plaça le coussin bleu des chats en haut du réfrigérateur – leur place favorite – et attira leur attention sur le « nouveau dictionnaire non abrégé » qui leur servait à faire leurs griffes. Puis il traversa le palier pour se rendre chez Mrs. Cobb. La première chose qu’il remarqua fut les numéros collés sur tous les meubles. Mrs. Cobb repassait dans une cuisine spacieuse. Elle l’invita à s’asseoir sur une chaise en paille (A 573-091), près d’une table en pitchpin (D 522-001).

— Vendez-vous les meubles de votre appartement ?

— Tout le temps. Mardi dernier, nous avons pris notre petit déjeuner sur une table ronde en chêne, le déjeuner sur un guéridon en citronnier et le dîner sur cette table en pitchpin.

— Cela doit poser problème de déménager en permanence.

— On s’y habitue. Pour le moment, on m’interdit de rien soulever. Je me suis fait un tour de reins, il y a deux mois.

— Comment avez-vous pu arranger si vite mon appartement ?

— Mon mari s’est fait aider par Mike Lombardo, le fils de l’épicier, un gentil garçon. Il pense que les brocanteurs sont un peu timbrés et il n’a pas tout à fait tort, naturellement.

— Mrs. Cobb…

— Vous pouvez m’appeler Iris.

— Moi, c’est Qwill.

— Oh ! c’est gentil, cela me plaît, dit-elle, en souriant au pyjama qu’elle pliait.

— Iris, j’aimerais que vous me parliez d’Andy. Cela m’aiderait pour écrire mon histoire sur la vente aux enchères.

Elle posa le fer électrique sur son socle et regarda devant elle.

— Andy était beau garçon. Il avait de la personnalité. Il était honnête et intelligent. Comme vous, il écrivait. J’ai toujours admiré les écrivains. Vous ne l’auriez jamais deviné, mais j’ai une licence d’anglais.

— Qu’écrivait Andy ?

— Surtout des articles pour les journaux spécialisés, mais il aurait pu écrire un roman. J’en écrirai un moi-même, un jour. On rencontre de tels phénomènes, dans ce métier.

— Que savez-vous de cet accident ? Comment est-ce arrivé ?

— Un soir d’octobre. Il avait dîné avec le Dragon…

— S’agit-il de Mrs. Duckworth ?

— Nous l’appelons le Dragon. Donc Andy avait dîné chez elle et il était retourné à son magasin. Ne le voyant pas revenir, elle est allée le chercher et l’a trouvé dans une mare de sang.

— A-t-elle appelé la police ?

— Non. Elle est montée ici, affolée, et C. C. a téléphoné à la police. Ils ont conclu qu’Andy était tombé de l’échelle, en essayant de décrocher un lustre en cristal du plafond. L’objet gisait sur le sol, en morceaux.

— Est-il exact qu’il soit tombé sur cet épi ?

— Oui. C’est incompréhensible. Andy était si soigneux, tatillon même ! Je ne parviens pas à croire que cet épi se soit trouvé là par hasard. Les brocanteurs se blessent parfois, mais cela n’arrivait jamais à Andy. Il se montrait toujours très prudent.

— Il avait peut-être bu un verre de trop avec Mrs. Duckworth.

— Il ne buvait pas. Il était assez collet monté. J’ai souvent pensé qu’il aurait fait un bon pasteur s’il ne s’était occupé d’antiquités, mais il s’y consacrait entièrement. Il était vraiment né pour ça.

— Ne pouvait-il s’agir d’un suicide ?

— Oh non ! Ce n’était pas son genre.

Qwilleran fuma sa pipe un moment, en silence, puis il demanda :

— Croyez-vous qu’il aurait pu être tué par un rôdeur ?

— Je l’ignore.

— Verriez-vous un motif à ce meurtre ?

À son tour, elle demeura silencieuse, en continuant à repasser.

— Je vais vous confier quelque chose, si vous me promettez de ne pas le répéter à C. C. Il se moquerait de moi… C’est au sujet de l’horoscope d’Andy. Je l’avais lu dans le journal. Il était né sous le signe du Verseau et l’on disait qu’il devait se méfier d’une tromperie. Je ne m’en suis avisée que le lendemain de sa mort.

— Ce n’est pas ce que l’on peut appeler une preuve évidente. Andy était-il fiancé avec Mrs. Duckworth ?

— Pas officiellement, mais ils se fréquentaient depuis longtemps, dit Iris, les yeux baissés.

— Elle est séduisante, reconnut Qwilleran, en pensant aux yeux du Dragon. Comment a-t-elle réagi après sa mort ?

— Elle a été très abattue et cela m’a surprise, car c’est un tel glaçon ! C. C. pensait qu’Andy l’avait peut-être laissée dans une situation intéressante, mais cela m’étonnerait. Andy était trop bien élevé.

— La chair est faible.

— En tout cas, il est mort avant la Toussaint, nous sommes presque à Noël, et elle est toujours aussi plate qu’une planche à repasser.

— Que va-t-on faire des biens d’Andy ?

— Je pense que Mr. Maus s’en occupe. Les parents d’Andy vivent quelque part dans le Nord.

— Quels étaient les sentiments des autres brocanteurs pour Andy ? Était-il aimé ?

— Tout le monde le respectait, mais certains pensaient qu’il poussait l’honnêteté trop loin.

— Que voulez-vous dire ?

— C’est difficile à expliquer. Dans ce milieu, il faut saisir toutes les occasions qui se présentent. On travaille dur et on n’est jamais sûr du lendemain. Il nous arrive d’avoir des difficultés pour payer les traites sur l’achat de cette maison parce que C. C. a utilisé son argent liquide pour acquérir un objet qui sera difficile à vendre, comme ce poêle, par exemple. Alors, le jour où l’on a la chance de tomber sur une bonne affaire, on ne la laisse pas échapper. Mais Andy trouvait ces pratiques immorales et il condamnait ceux qui en tiraient un profit exagéré. Il n’avait pas tort, sans doute, mais il allait trop loin. C’est la seule chose que l’on pouvait lui reprocher. Ne parlez pas de cela dans votre article. Au fond, c’était un être merveilleux, si plein de considération pour les autres, parfois de façon inattendue.

— Comment cela ?

— Eh bien, il était toujours très aimable avec Papa Popopopoulos, le marchand de fruits. La plupart d’entre nous ignorent ce vieil homme. Et puis, il y a Ann Peabody. Quand les brocanteurs avaient une réunion, Andy s’arrangeait pour qu’elle fût présente, au besoin il allait la chercher. Elle a quatre-vingt-dix ans et tient toujours sa boutique.

— Andy réussissait-il sur le plan financier ?

— Il se débrouillait, je suppose. Ses articles dans les journaux lui étaient payés et il donnait des cours sur les antiquités et l’histoire de l’art à l’Association des jeunes femmes chrétiennes. Dans ce métier, chacun doit avoir une autre corde à son arc… ou un oncle riche. C. C. est jalonneur. Il a travaillé ce matin, de bonne heure, malgré le froid. Il va où l’agence l’envoie. Il aime ce travail et cela nous aide souvent à joindre les deux bouts.

— Miss Duckworth a-t-elle aussi un autre métier ?

— Je doute qu’elle en ait besoin. Elle est riche. Son magasin renferme de très belles pièces et sa clientèle est choisie. Elle possède une table à jouer Sheraton pour laquelle je vendrais mon âme.

— Je dois avouer que j’ai été surpris de trouver une telle boutique à Came-Village.

— Je suppose qu’elle voulait être près de son amoureux.

— Mais n’est-il pas dangereux d’avoir des objets de prix dans un pareil quartier ?

— Vous êtes bien comme les autres ! Vous vous imaginez que Came-Village est mal fréquenté. C’est faux. Nous n’avons jamais d’ennuis.

— Il faut que j’aille travailler, soupira Qwilleran, en se levant.

En rentrant chez lui, il tourna l’interrupteur et chercha les chats des yeux, comme il le faisait toujours. Ils étaient là, chacun installé sur une chaise dorée, comme deux princes sur leur trône, leurs pattes brunes repliées sous leur poitrine claire, les oreilles noires dressées, comme deux petites couronnes.

— Eh bien, vous semblez vous plaire ici, tous les deux. Il ne vous a pas fallu longtemps pour vous sentir chez vous.

Koko se mit sur son séant en disant : « Yaô ! » et Yom-Yom, qui louchait un peu, toisa Qwilleran de son air détaché, en murmurant quelque chose entre ses dents. Le journaliste ouvrit la machine à écrire pour essayer les touches de sa nouvelle acquisition. Le ruban était usé et la lettre manquante n’était pas le Z, mais le E. Il commença à écrire :

« L’-sprit d-f-u Andr-w Glanz planait sur Cam--Villag-quand l-s trésors d- c-connais-ur unanim-m-nt r-sp-cté fur-nt disp-rsés à la v-nt-aux -nchèr-s qui a -u li-u c-t après-midi. »

Il se lança dans une description de ce qu’il avait vu et travailla un bon moment, en se concentrant et en s’efforçant de ne pas penser à deux yeux sombres qui s’obstinaient à le hanter. Puis une protestation s’éleva de la gorge de Koko et presque aussitôt des pas retentirent dans l’escalier. Poussé par la curiosité, Qwilleran ouvrit la porte, en s’attendant à voir l’homme habillé en Père Noël. À sa place, il se trouva en face d’un visage sans sourcils, coiffé d’un bicorne napoléonien.

— Bonjour. Je suis le nouveau locataire. Mon nom est Jim Qwilleran.

— Soyez le bienvenu dans notre humble demeure, dit l’homme, en faisant un salut profond. Mais que voyons-nous là ? ajouta-t-il, en regardant à ses pieds.

Koko avait suivi le journaliste dans le vestibule et se frottait affectueusement sur les bottes de l’étranger.

— Je ne l’ai jamais vu se conduire ainsi, dit Qwilleran. Il n’est pas familier, quand il ne connaît pas son monde.

— Ils savent ! Ils savent ! Ben Nicholas est l’ami des oiseaux et des animaux.

— Je crois que vous avez un magasin près d’ici. J’écris une série d’articles sur Came-Village, pour le Daily Fluxion.

— Faites-nous la grâce de nous rendre visite. Nous avons bien besoin d’un peu de publicité.

— Je viendrai dès demain.

— Au plaisir de vous revoir. Un client nous attend, nous devons nous hâter.

Mrs. Cobb a raison, se dit Qwilleran, Ben Nicholas est un vieux fou ; mais cet homme excentrique plaisait, de toute évidence, à Koko. La maison ayant retrouvé son calme, Jim retourna à sa machine et fut de nouveau obsédé par les grands yeux noirs de Mrs. Duckworth.

Elle est myope, ou elle a peur, pensa-t-il soudain.

Un moment plus tard, il eut l’impression qu’un mouvement se produisait derrière lui. Tournant la tête, il aperçut la porte entrebâillée.

— Qui est là ? demanda-t-il.

N’obtenant pas de réponse, il se leva et tira le battant. Il n’y avait personne, mais à l’extrémité du palier, au milieu de l’amoncellement de meubles divers, il y eut un frémissement. Il se frotta les yeux et distingua le bout d’une queue noire.

— Koko, polisson ! Veux-tu sortir de là !

Il savait que c’était Koko, car la queue n’avait pas de nodosité. Le chat ignora l’injonction, comme il le faisait toujours, quand il estimait devoir s’occuper d’une affaire importante.

Qwilleran traversa le palier et vit disparaître le chat derrière l’orgue de salon. Il comprenait comment Koko était sorti. Ces vieilles maisons avaient des poignées de porte qui jouaient facilement et le chat n’avait eu qu’à sauter en s’accrochant, comme il en avait l’habitude, pour faire fonctionner le pêne. Le journaliste se pencha au-dessus d’une commode à tablette de marbre.

— Koko, viens, tu n’as rien à faire là, tu n’es pas chez toi !

Le chat s’était juché sur un tabouret de piano et respirait bruyamment. Les moustaches en arrière, il flairait un objet métallique orné d’une boule de cuivre surmontée d’un fer de lance. Qwilleran tressaillit : Koko était sorti de l’appartement pour aller directement à l’épi. Il l’inspectait de haut en bas, bouche ouverte, les crocs à nu, signe de répugnance.

Jim se baissa et saisit le chat qui se mit à hurler comme si on l’étranglait.

— Mrs. Cobb, cria Qwilleran à travers la porte ouverte de l’appartement voisin, j’ai changé d’avis. Je voudrais une clef.

Pendant qu’elle fouillait dans un tiroir, Qwilleran lissa ses moustaches. Il éprouvait une bizarre sensation qu’il avait déjà ressentie lorsqu’il y avait du meurtre dans l’air.